Comment retracer la vie d’un compagnon, à quelques heures de son décès, en traduire l’épaisseur et la densité ? C’est impossible. Peut être que la douleur que nous ressentons au départ de Jacques peut vous donner une vague idée du compagnon qu’il était. Tout du moins, cela nous permettra de lui rendre hommage, lui qui n’aimait pas ça. C’est un peu égoïste, mais nous en avons besoin pour faire notre deuil. Pour parler aux morts, nous n’avons d’autre choix que de nous adresser à ceux qui restent.

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Enfant de Salies de Béarn, Jacques a grandi au coté d’une mère cuisinière. Il en avait gardé le goût du partage autour de la table. Toujours volontaire pour préparer les repas à la venue des copains, le temps qu’il y passait, et les plats qu’il amenait à table, traduisaient toute la fraternité que ce taiseux avait pour les compagnons de la CNT. Il avait gardé des 5 années où il avait servi comme fusilier marin, un profond dégoût de la guerre et un antimilitarisme viscéral. Un soldat qui avait jeté son fusil à l’eau… ce qui lui avait créé quelques problèmes. L’épisode passé, il est devenu accrocheur dans les pétroles, un métier dur qui lui avait montré la misère du monde. Misère qu’il a finie par rejoindre à la fin de sa vie. Nous l’avions rencontré au moment de la lutte des chômeurs de décembre 1997 et, depuis, il était de tous les combats et de tous les moments de fraternité. Combien d’heures avons-nous passées à remettre en état l’ancien atelier à l’abandon qui est devenu le local de la CNT-AIT de Pau ? Il y a peu, lorsque nos amis de Prince Ringard sont venus jouer pour nous, après une conférence du CRAS de Toulouse sur les Gari, Jacques confiait encore à un compagnon : « Ca fait 13 ans que l’on a retapé ce local, et ça marche encore ! ». Quel bâtiment n’avons-nous pas occupé à Pau ? De celui du Medef jusqu’au Crédit Lyonnais, en passant par le centre EDF, la mairie et celui de l’UMP. Un de ses grands souvenirs restait l’appui que nous avions apporté aux intermittents du spectacle, il y a quelques années. Il préférait les manifs, aux réunions. Cela ne l’avait pas empêché de venir au congrès de Bordeaux de 2008. Fidèle en amitié, sportif accompli, ce costaud était capable d’acheter des filets de truites à son chat Makhno et de manger des sardines. Lorsqu’un imbécile aviné avait tué son chat d’un coup de pied gratuit, en passant dans la rue, Jacques l’avait veillé toute la nuit. Le matin, blême, les yeux rougis de colère et de douleur, je l’avais retrouvé à errer dans les rues de Pau, à la recherche du crétin. Il était comme ça Jacques, un grand cœur, et de la révolte à revendre. Il vivait dans un petit appartement humide et sombre, il devait recompter souvent en fin de mois pour faire ses courses. Il aimait les livres et les repas entre copains, la montagne et les chats. Il est mort du diabète, sans le sou, après avoir servi les puissants et travaillé pour des milliardaires, avant d’envoyer tous ces honnêtes gens se faire voir.

« Il est prouvé que les personnes dont le niveau socio-économique est faible présentent des risques accrus de développer le diabète de type 2 et de mourir de ses complications »[1], voilà le lapidaire constat d’une étude sur le diabète en Europe. Au Canada, des études similaires ont montré que les diabétiques des catégories sociales les plus défavorisées avaient deux fois plus de chance d’en mourir que les autres. Derrière ces chiffres et ce constat, il y a des hommes et des femmes comme Jacques, qui meurent à 64 ans. Que vaut la vie d’un homme dans cette société ? On ne peut l’embrasser, on ne peut la décrire, et pourtant, il est facile de constater qu’elle ne vaut pas grand-chose lorsque l’on n’est pas bien né.

Salut compagnon, « que la tierra te sea lleve compañero ».

Le Syndicat des Travailleurs du Béarn.

 

[1] Le diabète en temps de crise : »L’impact de la crise économique sur la gestion du diabète en Europe », http://janssen-france.fr/sites/janssen_franc_fr/files/brochure_diabete_0.pdf.